[de]construisons : Le bilan – Hannah Höfte

En octobre 2018, une vingtaine de personnes ont participé au chantier de déconstruction d’une maison située dans les Yvelines et vouée à être démolie. Le workshop « [de] construisons » a été l’occasion d’expérimenter le démontage de matériaux en vue de leur réemploi et la (dé)fabrication d’une maison des années 60, tout en déployant une belle énergie collective afin de concrétiser ce projet un peu fou.

Le projet est né d’une volonté d’agir face au grand gâchis que représente la démolition du bâti existant qui se déroule dans de nombreuses villes sujettes à des projets de densification. Le cas de cette maison de trois niveaux à Saint Cyr L’école, vouée à être démolie très prochainement en même temps que cinq autres pour accueillir un projet de logements collectifs, n’est pas isolé. Celle-ci, comme ses voisines, présente de nombreux matériaux en très bon état qui, dans le processus de démolition classique, sont destinées à finir à la benne. Nous avons donc cherché à en sauver un maximum et dans le même temps, montrer qu’il est techniquement possible de récupérer pour réemployer. Au total, une vingtaine de personnes se sont mobilisées sur quatre jours. Grâce à leur énergie, une importante quantité de matériaux a pu être récupérés et nous avons en même temps beaucoup appris. Voici une retranscription de notre expérience, en espérant qu’elle puisse servir à d’autres personnes motivées pour activer le réemploi !

 

Organisation générale :

En tant qu’étudiants en architecture n’ayant jamais participé à ce genre de chantier auparavant, nous avons dû composer avec une grande dose d’expérimentation et de décisions organisationnelles prises au fur et à mesure. Une liste des matériaux à récupérer avait été préparée, mais nous avons cherché dans un premier temps à tester des choses : comment le parquet est-il monté, combien de temps cela prend-il pour le démonter etc ? Combien de temps pour démonter un cadre de fenêtre ?

Le phasage général s’est ensuite ajusté sur ces premiers éléments, en suivant à la fois un ordre de priorité suivant la valeur des matériaux et une logique spatiale : nous avons commencé par dégonder les portes intérieures (facilitant du même coup la circulation sur le chantier), démonter le mobilier encastré, déposer les dalles de terre cuite de la terrasse, puis les fenêtres du R+1 et leurs cadres et enfin les planchers de chaque chambre, en parallèle des éléments de salle de bain et de cuisine.

 

Matériel – sécurité :

Une grande partie des outils sont issus des ressources des ateliers partagés de La Grande Masse des Beaux Arts. Grâce à leur générosité, nous étions donc plutôt bien équipés. Les outils qui ont principalement servi sont : pieds de biche, burins, tournevis, marteaux, masse, disqueuse, escabeaux.

Côté sécurité, chaussures de sécurité, gants et lunettes de protection sont indispensables. Toutes les personnes participant au chantier en sont équipées en permanence.

 

Portes :

Besoins : 2 personnes, 1 pied-de-biche, 1 tournevis.

Durée : 5 minutes par porte.

Les portes sont les éléments les plus faciles et rapides à récupérer.

Il faut dans un premier temps dévisser les poignées de portes et bien les scotcher ensemble. Il suffit ensuite de dégonder la porte à l’aide d’un pied-de-biche et d’un peu de dégrippant si nécessaire.

Les cadres de portes sont plus compliqués à récupérer, car ils sont pris profondément dans la maçonnerie et le plancher. Nous avons tenté d’en déloger certains, notamment les non-standard (ex : une grande double porte), mais le temps et l’énergie passé nous ont semblé trop importantes au vu de la qualité du matériau finalement récupéré.

Bilan : 15 portes récupérées et leurs poignées, sans leurs cadres.

 

Fenêtres :

Besoins : 2 personnes, 1 escabeau, 2 burins et marteaux, 1 tournevis, 1 pied-de-biche et de l’énergie dans les bras !

Durée : 1h – 1h30.

Il s’agissait de grands châssis bois de 200*165 cm. Après avoir dégondé les ouvrants, nous avons retiré la couche de placo plâtre et d’isolant à l’aide d’un marteau et d’un burin sur environ 15-20 cm de part et d’autre du cadre. Celui-ci ainsi dégagé, nous avons découvert que les châssis étaient fixés par des platines métalliques vissées dans le mur en béton. Ces platines sont recouvertes d’une couche de ciment. À l’aide d’un burin et d’un marteau, il a donc fallu dégager les platines recouvertes de béton afin de pouvoir les dévisser. Une fois les huit platines dévissées, le cadre peut être retiré de son champ à l’aide d’un pied-de-biche, en veillant à faire levier simultanément de chaque côté pour le dégager petit à petit.

Globalement, c’est une opération assez physique mais simple techniquement.

En prenant le coup de main, le démontage est faisable en une heure environ.

Bilan : 3 grands cadres de fenêtres 200*165 récupérés et leurs trois ouvrants.

 

Carrelage :

Besoins : au moins 1 personne, 1 tournevis plat ou 1 petit burin, 1 marteau ou 1 masse.

Durée : Long.

Nous avons essayé de récupérer quelques carreaux muraux de la cuisine, qui portaient de jolis motifs. Il s’agit là de décoller le joint entre les carreaux à l’aide d’un tournevis plat ou d’un petit burin, puis de faire levier par le haut pour décrocher le premier carreau et ainsi de suite, de haut en bas.

Le processus est long et laborieux, mais faisable. Cependant, il faut ensuite gratter les carreaux de la colle qui reste sur leur dos, à l’aide d’un burin ou d’un tournevis plat, ce qui est également très long.

L’intérêt de récupérer ce matériau par rapport au temps et à l’énergie dépensée nous a semblé assez moindre, à part pour des éléments très spécifiques.

Bilan : environ 40 carreaux récupérés (soit 6,8 m²).

 

Parquet massif :

Besoin : au moins 2 personnes, 2 pieds-de-biche, 1 burin, 1 marteau.

Durée : Environ 3h pour une pièce de 20 m².

Le sol du premier étage de la maison était revêtu d’un parquet en chêne massif. En retirant une latte nous avons découvert comment était constituée l’épaisseur du plancher. Les lattes de parquet sont clipsées entre elles. Elles reposent sur des lambourdes, elles-mêmes posées sur une chape de béton. Chaque planche intersectant une lambourde est clouée à cette dernière dans sa languette.

Cet élément complique le travail, car il faut déclouer les planches sans les abîmer. Il s’agit donc de trouver le sens de pose du parquet et de le démonter en sens inverse, de sorte que le clou soit face à nous quand on dépose les planches.

Après avoir “sacrifié” une première planche à l’aide d’un burin et d’un pied-de-biche, on peut faire levier pour déclouer les planches une à une et les déclipser les unes des autres. Le démarrage est laborieux, mais après quelques rangées décollées, le tout se démonte assez facilement.

Bilan : environ 50 m² de parquet chêne massif récupéré. Environ 1150 planches de diverses longueurs (entre 20 et 90 cm).

Pavés de verre :

Besoins : 2 personnes, 2 burins et 2 marteaux, une protection au sol (couverture/matelas).

Durée : 2h pour une paroi de 85*180cm.

Dans la salle de bain se trouvait une paroi composée de pavés de verre. Ce joli matériau est assez facilement récupérable, avec un peu de patience et de précaution.

Les briques de verre sont entourées de ciment, qu’il s’agit dans un premier temps de casser. À l’aide d’un burin et d’un marteau, éventuellement d’une meuleuse avec un disque diamant, deux premières entailles dans le coin supérieur permettent de décrocher un premier bloc de ciment. Une fois libérées du ciment qui les entoure, les briques de verre, qui sont simplement posées, peuvent être récupérées facilement à la main. Une certaine minutie est nécessaire afin d’éviter d’abîmer les pavés, qui peuvent être très coupants si écorchés.

Bilan : 35 pavés récupérés (5 ont été cassés) soit 1,5 m².

 

Dalles terre cuite :

Besoins : au moins 2-3 personnes, 1 ou 2 burins ou tournevis plats, 1 ou 2 brosses métalliques.

Durée : 3h pour le démontage et le nettoyage à 3-4 personnes.

La terrasse a été très simple à démonter, les dalles de terre cuite étaient posées sur un mortier facile à rompre. Pour cette opération, nous n’avons pas rencontré de difficultés techniques. Il faut en revanche bien organiser la logistique pour gérer à la fois le démontage, le brossage du mortier restant sur les dalles et le rangement sur une palette de stockage. Attention au poids de la palette pour qu’elle reste transportable, les dalles étant assez lourdes (plus de 2 kg chacune).

Bilan : 420 dalles de 22x22cm (soit 20 m²).

 

Logistique :

Ainsi, toutes ces actions sont accessibles sans formation ou prérequis techniques spécifiques. Quelques connaissances constructives et précautions générales suffisent à la bonne réalisation d’un chantier comme celui-ci. La logistique est un élément conséquent de l’organisation du chantier, elle doit être programmée en amont, notamment le stockage sur le chantier, le conditionnement et le transport.

Des palettes furent indispensables pour stocker les matériaux pendant le chantier et pour les transporter ensuite, à l’aide d’un transpalette, qui fut également très utile.

Il est important de mettre au point dès le début du chantier des solutions pratiques de transport et de stockage des matériaux. Par exemple, scotcher les planches de parquets en « ballots » de 5 saisissable à une main, ou entourer les palettes de cellophane afin d’éviter que les éléments ne glissent ou soient abîmés.

Enfin, le chargement du camion à la fin du chantier est un élément à ne pas sous-estimer ; nous avons eu besoin de 2-3h à 5 personnes pour charger tous les matériaux et garantir leur protection. Enfin, un camion avec hayon est toujours préférable !

 

Bilan général :

– 15 portes intérieures.

– 3 grands châssis et leurs 9 ouvrants.

– 2 ouvrants sans châssis.

– 1150 lattes de parquet en chêne massif (environ 50 m²).

– 100 lattes de parquet stratifié (environ 25 m2).

– 33 pavés de verre (soit 1,3 m²).

– 420 dalles de terre cuite (soit 20m²).

– 38 carreaux de céramique (soit 6,8 m²).

– 10 paires de poignées de portes.

– 1 rampe d’escalier.

– 8 planches étagères en bois.

– 5 radiateurs à chauffage central.

– 3 plans de travail mélaminé de cuisine et 1 de salle de bain.

Ces matériaux ont été transportés et sont stockés à la plateforme “solid-R” de l’association RéaVie à Chatenay Malabry (91). Ils seront prochainement mis en oeuvre dans un projet de réemploi qui est à l’étude.

Ainsi, de bons outils, un peu de logistique et de précautions, quelques connaissances constructives et surtout une belle équipe de personnes motivées, ont permis la réalisation de ce projet qui semblait à première vue un peu fou. Nous savons désormais qu’il est tout à fait réaliste. Cette expérience a constitué une prise de conscience de plusieurs types : pour la plupart d’entre nous, étudiants en architecture, de certaines réalités constructives ; du potentiel qu’il y a derrière une heure de travail et un burin et de l’énergie collective qui est capable de se déployer autour d’un projet commun motivant.

Toute cette énergie a permis de démontrer que la récupération des matériaux d’un bâti avant sa démolition est tout à fait sensée et que ce processus peut être redéployé, ce qui nous donne beaucoup d’espoir pour la suite. Alors, allons-y !

Cette démonstration et les apprentissages présentés ici n’auraient pas été possibles sans l’énergie de tous les participants, un grand merci à Caroline, Romain, Jonathan, Laura, Adrien, Jérôme, Léa, Claire, Pierre, Carla, Matthéo, Camille, Clélia, Alizée, Marianne, Séverine, Diane, Valentin, Marion, Lucien, Mohamed, Aude, Morgan, Maxime, Inès, Anne-Lise et Florian!

Énorme remerciement également aux ateliers partagés de La Grande Masse des Beaux Arts et à l’association RéaVie pour leurs conseils et leur soutien.

Vous pouvez consulter les images du workshop sur le compte instagram www.instagram.com/deconstruisons/


À propos de l’auteur :

Hannah Höfte, étudiante en M2 d’architecture à l’ENSA Paris Malaquais, passionnée par l’architecture, se demande comment agir pour réduire l’impact environnemental de nos constructions et de nos modes de vies.

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